Elles vivaient sur un fleuve, une boucle de la Seine.

C'est une possibilité. L'histoire pourrait commencer ainsi. - Je n'ai que dix minutes devant moi, ensuite on m'emportera, on me baillonnera pour un temps indéfini, il faut trouver un raccourci, un moyen...

Fiamma. Fiamma est mon héroïne. Elle refuse le rôle. Elle a quinze ans frissonnants comme un chien sous la pluie. Elle refuse. Jeanne-sa mère est son héroïne. Jeanne est glorieuse, une artiste, une magicienne, les flammes jaillissent de ses dix doigts. Fia la contemple, le coeur battant la chamade, d'enthousiasme, de désespoir. Elle n'y arrivera pas. Elle ne vivra jamais à la hauteur. Surgit le faune nu et rieur. Il bouleverse les noms, les lieux. Il croque le portrait de Fia. Elle le déchire. C'est toute l'histoire.

Vous êtes bien sûr de vouloir continuer?

*

 

- Je me suis sauvée. Personne ne m'a suivie. Que reste-t-il?

Fia est dans la salle de bains. Fia est le printemps de Boticelli. Nue dans sa coquille saint Jacques, elle est au coeur d'un diamant. Des carrés de miroirs la reflètent à l'infini, des lignes l'incisent. Elle ne comprend pas d'où vient l'étincellement.

- La brise s'est levée. Je vole du temps.

Un mur s'envole, un paravent. Une grande verrière s'interpose, filtre la lumière gris bleuté d'un ciel parisien. Jeanne traverse, blouse en bataille, peintre à Montmartre. Ses doigts tachés des couleurs de l'arc-en-ciel brandissent un bouquet de pinceaux. Elle place chaque jour son acte de bravoure dans le silence complet et taille en pièces le morne monde, à grands coups de traits décisifs sur la toile. Pendant la pause, elle joue My Funny Valentine sur l'électrophone et prend le visage de Fia entre ses mains rêches qui sentent la gouache et la térébenthine.

Tu es ce qui comptes, ma fille, mon chardon bleu.

Jeanne porte à l'épaule un jeune étudiant dont les yeux brillent d'intelligence et de gourmandise. Elle le prend par le cou, le dépose aux pieds de Fia.

*

 

Sur la moquette si épaisse de l'entrée, sur les tapis jetés où l'on s'allonge, où l'on couche sa joue, le sablier s'est renversé. Vous souvenez-vous du visage du garçon?

- Au jour d'aujourd'hui les oiseaux chantent, inconséquents, je suis dans un jardin. L'air fraîchit mais ça ne fait rien. Je vous tiens sur le bout des doigts, de la langue.

Très près.

Voici vos yeux, je crois, grands, exactement.

J'en souris comme une voleuse.

 

  

 

*

 

L'étudiant porte un nom d'évangile, quelque chose comme Jacques, Marc, ou Manuel. Chez lui, de ses longues fenêtres, les rideaux tombent et voilent les angles du jour. Il embrasse Fia sur la bouche et la penche de haute lutte dans l'alcôve. Il est joyeux, famélique, pantagruélique comme un Picasso. Elle résiste en pierre lisse. Elle s'attache en lierre clair. Il la passe à son poignet. Il l'écoute en coquillage. Elle glisse à son col de chemise. Il la saisit en torsade. Elle le repousse avec la vigueur d'un dauphin. Il lâche l'étreinte, le rire s'éteint : jumeaux détonants, athlètes juvéniles, ils s'écartent pour reprendre haleine, ne se parlent pas, ne se quittent pas des yeux.

*

 

Un jour, il est pâle jusqu'à la meurtrissure. Une babouchka hurlant son chant de louve sous la lune est venue frapper des deux poings la porte de sa chambre. Elle s'est prise dans ses cheveux. Il a secoué la tête, doucement, mais fort. Elle a roulé sur le chemin.

Comme elle tambourine, au loin, piétinée par les sabots du passé, inguérissable, son fils porte au visage la zébrure d'un coup de fouet que l'on voudrait pouvoir effacer d'un doigt de salive magique.

*

 

Un autre jour, Jacques travaille avec simplicité, comme on répare, comme un verre d'eau. Cette jeune fille sur sa page, il la taille femme adamantine, à l'aise, rapide. Tout s'y voit : la lèvre de jouissance, l'aspiration, les morceaux mal ajustés, l'aspiration, les quartiers de chair grenade, l'aspiration. Il fait cela sans y penser, sans rien penser, puis il rentre le pan de sa chemise dans son pantalon.

Fiamma est si découverte, son trouble est immense.

*

 

- Cette façon que nous avons de représenter le temps linéaire est battue en brèche, ce soir.

Ensemble le vent aux branches du cèdre, la montagne bleue, les terreurs obscures, un petit coyote solitaire effrayé par les ombres de son désert, une phrase

Rejoins-moi dans la houle épuisante du soir, viens dans la pluie, dans le sillage des lumières

*

 

- Un duo de guitares joue My Funny Valentine et je ne le cache pas, ce n'est pas que j'aie maintenant tout le loisir du monde mais cette musique qui ne s'achève pas, qui s'offre au vide clair, petit ponton de bois, clapotis, ce n'est pas d'une importance de mâchoire serrée.

Cela s'apparente plutôt à la saveur de la fugue : une enfant qui se sauve et l'ondoyant, la musicale beauté, l'enfui.

Sur une île plein ciel, sur la traîne d'un parquet luisant, Jacques réside, assis en tailleur, chemise froissée, mèche tombant sur le front. Le fusain crisse, la vie fuse, les arbres du parc Monceau, le coeur chuchote, la rumeur du boulevard grave la baie du silence.

 

 
 

 

*

Epargnons-nous les détails et reconnaissons directement que Fiamma sentait juste : il lui manquait l'arrondi, le petit coussin d'expérience, celui qu'il faut pour donner, perdre, renaître de ses cendres, ouvrir à nouveau.

Elle s'exécute donc au rituel de la déchirure.

Petits morceaux d'un portrait au fond d'une corbeille.

Front lisse, mèche dorée, on croit la mort dans l'âme, c'est une poche de fraîcheur intense jusqu'à la douleur, en fait.

Quant à Jacques, un rien distrait, fasciné par les multiples réfractions du jour et de la nuit, il se retrouve sur un quai. Il porte un pardessus d'hiver, une espèce de gros chiné qui gratte la joue. Grande bouche, yeux noirs, fin visage, il sourit une bonne dernière fois à l'image de Fiamma qui glisse sur des rails, emportée dans le dédale. Elle pose son front sur du verre et un foulard noue sa crinière, soleil dérisoire et têtu accroché à la nuque. Adieu.

A partir de là, inexplicables, une étincelle, une flammèche dans le noir. Fia a le dos tourné et ne s'en doute guère.

Il n'empêche.

*

 

- Dans cet enregistrement de 1979, Jimmy Raney joue My Funny Valentine accompagné de son fils. Le disque est un vieux vinyle et le son étouffé, simplifié. Je réécoute la mélodie tout en tentant de sauver le feu dans le poêle - le temps fraîchit, oui, c'est le printemps sans Boticelli et pourtant il y a du nouveau et je ne saurais comment vous dire, comment vous pourriez me croire...

Chez Jeanne disparue, sur un buffet bas de bois très clair aux formes douces, trônait toujours une bouteille de liqueur. Elle contenait une ballerine en plastique sous une cloche de verre. On soulevait la bouteille, on remontait une petite clé. La figurine se mettait à tourner. Je ne sais dans quel liquide flottait les fragments d'or et d'argent que sa danse animait, comme la neige secouée sur le Sacré-Coeur qui tient dans la paume d'une seule main.

Que voici.

*

Adieu.

Viens demain.

Rejoins-moi dans la houle, dans le noir parfait qui se retourne comme un passant et l'éclair de son visage, la reconnaissance.

 

***

Usclas 2003-2005

 

retour à la page d'accueil

lire la suite des poèmes