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Rêve de Mebd
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TORIL
Ce soir-là, dans la province du Connacht, la reine Medb est allongée sur sa royale couche. Aillil lui fait vis-à-vis, soulagé de voir sa compagne de si belle et expansive humeur. Entre deux vigoureuses étreintes, le teint bien rose et l'oeil vif, elle se lance, volubile, dans un long monologue. "Il ne me manque rien, muse-t-elle : ni la naissance, ni la beauté, ni la puissance." Elle a à son côté un homme digne d'elle. "Aillil, mon très cher, je m'étais promis de demander en cadeau de noces la chose la plus difficile à trouver sur cette terre d'Irlande : un homme dénué de brutalité, de jalousie et de peur. Je l'ai!" En verve, elle ne s'arrête pas là : "Je suis généreuse, tu l'es tout autant, nous sommes à égalité, il n'y a pas d'offense, ni pour l'un ni pour l'autre. Nous avons en partage l'audace... et l'absence de jalousie... C'est heureux, n'est-ce pas, puisque je n'ai jamais d'homme sans qu'un autre attende dans son ombre!" Ainsi provoqué, Aillil reste impassible, joue avec le bout des longs cheveux soyeux, laisse ses doigts errer ça et là sur la beauté qui n'en frissonne guère et se passionne au contraire de plus en plus par son exposé... A tel point qu'elle se dresse sur son séant - la main d'Aillil est écartée d'un geste impatient - et s'exclame qu'avec la magnifique dot qu'elle lui a apportée, c'est encore lui qui lui est redevable! Rapide et puissante comme un grand serpent, la voici d'un coup à califourchon sur l'homme couché : "En fait, rit-elle, tu m'épouses et tu reçois bonne vêture pour douze hommes, un char qui vaut trois fois sept serves, une plaque d'or rouge aussi large que ton visage, et le poids de ton bras gauche en or fin. Tu es un homme entretenu, voilà tout!" Des deux mains pressant ses épaules, elle l'immobilise un moment mais c'en est trop pour le placide Aillil qui se redresse, piqué : "Qu'est-ce que tu racontes! Personne ne possède plus de biens que moi et tu le sais bien!" Medb ne l'entend pas de cette oreille et une bonne joute oratoire n'est pas faite pour lui déplaire. Et les voilà qui passent en revue leurs mutuelles richesses, depuis les plus modestes jusqu'aux plus nobles : et de compter leurs seaux, baquets, pots, cruches et chaudrons ; de sortir leurs bagues, bracelets, torques, fibules et autres parures d'or ou d'argent, émaillées, incrustées d'ivoire, d'ambre et de pierres précieuses ; de faire dérouler leurs étoffes pourpres, mauves, bleues, noires, vertes, jaunes et leurs étoles chamarrées et leurs draperies à carreaux, à rayures, à ramages et leurs tissages du plus beau gris, du brun le plus profond. On pèse, on compare, les trésors de l'un valent ceux de l'autre. On n'en reste pas là. Il faut rassembler les troupeaux, des prairies proches au plus loin de l'horizon, et l'aube se lève sur un affairement de serviteurs dressant l'inventaire de la fortune des deux souverains. Au crépuscule du jour suivant, tout est clair : Medb possède autant de moutons, chevaux, cochons qu'Aillil. Il n'y a pas jusqu'à son ours enchaîné qui n'ait son pendant dans l'enclos d'Aillil. Alors, à l'heure de minuit, Medb à nouveau s'allonge auprès de son époux royal et semble enfin rassérénée. Quand soudain elle bondit comme une démone échevelée : "Aillil! Finnbennach... le taureau aux blanches cornes... Rappelle-toi... Il a quitté mon troupeau pour rejoindre le tien... Il refusait d'appartenir à une femme et je ne l'ai jamais remplacé! Je... Je n'ai pas... ce n'est pas possible, je ne pourrai vivre un instant de plus sans... Je n'aurai de cesse... de repos... de répit... Comment vivre dans l'honneur si tu possèdes plus que moi... Jamais... Jamais..." Aillil a raison de craindre le pire, alors qu'il suit des yeux, alangui mais inquiet, la haute silhouette de Medb magnifiquement nue et dorée dans la lumière du flambeau, arpentant la pièce sans souci du froid tant est grande son agitation et intense sa réflexion. Medb a toujours été rapide. Le temps qu'Aillil lui jette un manteau sur les épaules, son plan est arrêté : "Dunn Cuailnge le brun, le taureau d'Ulster. Celui qui appartient à Daire mac Fiachna. Il me le faut." Et tandis qu'elle caresse son écureuil favori venu se nicher dans son cou, c'est un sourire de louve déjà repue qui naît sur sa belle longue bouche. "Je l'aurai..." murmure-t-elle avant de se couler dans les bras d'Aillil.
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Le fameux Dunn, joyau d'entre les joyaux... Medb en rêve jour et nuit, concocte proposition sur proposition, séduction sur séduction pour que l'Ulster lui cède le splendide animal. Mais rien n'y fait. On finit toujours par le lui refuser. Qu'à cela ne tienne. Medb ira le prendre de force. Une guerre ne lui fait pas peur. D'ailleurs, rien ne l'effraie. Alors, l'objet de toutes ses convoitises en mirage à l'horizon, Medb rassemble ses armées et ses alliés et joint à ses forces les exilés de Fergus. C'est clair et simple. Ce sera la guerre contre l'Ulster. Il faut ce qu'il faut. Medb n'y pense pas deux fois. Un animal aux cornes fabuleuses, aux pouvoirs mythiques danse devant le ciel de ses yeux. De ses naseaux s'échappe une tempête. Ses sabots creusent des vallées, renversent des montagnes. Son galop fait trembler la terre jusqu'en son centre, là où réside le side, l'Autre Monde. Medb rêve. Elle flattera le col de la bête prestigieuse de cette main que voilà. Il pliera le genou devant elle. Ils finissent tous par plier.
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