Extrait 1

LE CHAGRIN DE CONCHOBAR

 

C'est une journée comme une autre à Craebruad, le siège royal des souverains d'Ulster. Conchobar se lève, traverse la grande salle et s'assure d'un regard que la marque de sa légendaire générosité, l'énorme chaudron d'ale pétillante et mousseuse que tous nomment Ol Nguala, a bien été rempli pour étancher la soif de ses guerriers.

Dehors, il tombe une neige fine mêlée de pluie, et le gris du ciel au carré des fenêtres contraste avec la couleur chaude des lambris d'if rouge et des paravents de cuivre. Conchobar frissonne sans s'en rendre compte, distrait par des cris venus de l'extérieur, des rires, des hourras, des sifflets, l'écho des jeux sportifs de sa jeune troupe qui s'ébat sans souci de l'état du ciel. Il s'approche de l'auvent où s'abritent ses hommes pour regarder le spectacle : on joue à "tire dans le but" et les garçons semblent exaspérés, ligués contre un seul qui gambade sans effort sur l'aire de jeu comme un chien fou heureux de dépenser sa belle énergie. Conchobar regarde attentivement et commence à rire. Quoi que fasse la défense, le garçon trouve la faille ; et lorsqu'on finit par le placer dans les buts, il déjoue toutes les feintes et bloque chaque balle.

"Encore toi, Setenta!" s'exclame avec force le souverain d'Ulster. Le jeune se retourne, quinze ans, charpente solide, muscles puissants, visage frais et naïf ruisselant sous la neige fondue. Son regard est si clair et si perçant que Conchobar le reçoit comme le choc d'un bec d'oiseau. "Pour vous servir, Sire!" répond une voix d'adolescent qui se brise. Pour vous servir, répète-t-il plus doucement et sa voix trouve miraculeusement le timbre harmonieux qu'il aura toujours une fois adulte. "Il me semble qu'hier seulement, tu tétais encore le sein de ma soeur, commence Conchobar, et que..."

Il n'a pas le temps d'achever sa phrase. Un cri se répète et se rapproche, des pas précipités, le paravent qui se renverse au passage d'un serviteur affolé. Qu'est-ce que...

Il se retourne, il ne veut rien croire des mots que la bouche imbécile articule : "Sire! Sire! Deirdriu! Deirdriu a disparu!"

Impossible. Il reste figé. Impossible. Et frappe ce visage qui ne peut que mentir.

 

*

 

L'enfant nommée Deirdriu est le jardin secret de Conchobar. Il la cache depuis sa naissance. Il la regarde pousser comme on attend l'éclosion d'une fleur rare. La beauté du bourgeon est une promesse dont il attend le fruit, à sa manière à la fois patiente et ardente. Et chaque jour de paix, baigné de frais, paré de ses plus riches atours, sans autre escorte que Deichtine conduisant son char en silence, il se rend jusqu'à la hutte princière qui abrite Deirdriu.

Il a fière allure, le roi Conchobar, debout, altier, absorbé par ses pensées. La lumière joue sur l'or pâle de ses cheveux, sur les longues boucles lisses ondulant jusqu'au milieu du dos. Ses sujets le saluent et l'admirent comme il passe et s'il ne répond pas, ce n'est pas par dédain car c'est un souverain attentif et volontiers aimable, mais par une douce distraction qui le fait presque sourire.

Puis vient le moment tant attendu, loin des regards, loin de tout : au coeur des bois, au bord du lac, une petite silhouette blanche l'attend, danse d'un pied sur l'autre, agite le bras, la main. Il saute du char, soulève l'enfant, la fait virevolter. Elle pose son front contre le front clair et large. Elle plonge son regard de forêt dans le gris tendre de ses yeux, tire sur les deux pointes tressées de sa barbe blonde, joue avec la broche d'or rouge qui ferme sa cape, et le nez dans son cou, elle hume comme un petit animal l'odeur mêlée de son parfum et de sa tunique mauve. Il l'emporte entre les arbres, calée sur sa hanche gauche et Deichtine suit des yeux ce grand homme fin et élancé, flanqué d'une fillette - et d'une longue épée au manche d'or qui scintille au-dessus de son épaule.

Au coeur des bois, au bord du lac, se tient un beau jour une jeune fille. Le temps a passé. Tout est changé.

 

*

 

Le soir venu, il faut se rendre à l'évidence : Deirdriu a bel et bien disparu.

Et personne ne reconnaît plus Conchobar.

Il ne bouge, ni ne dit, ni ne boit, ni ne mange.

Il se retire dans sa pièce privée, derrière le paravent de cuivre et ne garde auprès de lui que Cathbad, Fergus et son fils Conall Cernach.

Et toute la nuit fait glisser les pions sur son jeu de fidchell, sans un mot, le regard fixe.

 

*

 

Que vois-tu sur ton damier, roi Conchobar?

Il voit l'autrefois, frais et brillant comme un poisson pêché du matin.

Il voit un soir de fête chez Fedlimid, le conteur dont il ne se séparait jamais, il voit la femme de Fedlimid, encore debout quand tous sont endormis, et qui s'agite, range, marche vite, vive, et fière de la belle proue de son ventre de femme enceinte. Soudain un cri strident lui déchire les entrailles et le tympan, un cri venu d'elle, venu même de ce centre d'elle : de l'enfant dans son sein!

On se réveille en sursaut, on accourt vers la femme terrassée. Fedlimid se penche vers elle, Cathbad met l'oreille à son coeur, à son ventre, à sa bouche. C'est au druide qu'elle murmure, brisée : "Cathbad, nulle femme ne sait ce qu'elle porte en son sein, dis-leur, toi seul pourra leur dire...". Alors Cathbad se met à parler :

 

"Elle sera femme aux tresses de nuit et de diamant

celle qui a crié dans le creux de ton ventre

j'ai vu l'iris vert de son regard

la fraîcheur de son teint de digitale

la blancheur de neige de chaque dent

le lustre vermeil de sa lèvre.

C'est une longue jeune fille, ravissante,

sa chevelure auréole la beauté pure

la perfection de son corps

c'est elle qui a crié de douleur dans ton ventre."

 

Conchobar se souvient si bien de tout cela qu'il en ferme parfois les yeux, quelques secondes. De l'autre côté du damier, son compagnon le regarde alors, inquiet, attendant... Mais le roi se reprend, sa main fait glisser le pion, la partie continue...

L'enfant vient de naître à présent, sans un cri, sans une marque de souffrance sur le corps minuscule, immaculé, harmonieux déjà. La prédiction de Cathbad est impitoyable : "Derdriu, la renommée de ta beauté causera tant de mal, tant de guerriers vont périr pour toi, tant de rois perdre la raison, tant de reines brandir la flamme de la jalousie. Et puis, Derdriu, précieuse enfant de Fedlimid, pire encore est annoncé : les trois fils d'Uisliu exilés, Fergus le fidèle exilé, mort le fils de Conchobar, mort celui d'Illadan, de Durthacht, mort, mort... Partout des tombes jalonneront ton passage, quelle destinée, Derdriu..."

Conchobar entend encore la rauque rumeur qui enfle dans le rang des guerriers serrés autour du berceau : "Qu'on le tue!" Tuons le nouveau-né de mauvaise augure!

Personne en Ulster n'élève la voix contre Conchobar. Personne ne conteste sa parole.

Il ne saura jamais pourquoi il décide qu'elle vivra. Il n'a aucun doute. "Emmenez-la. Qu'elle grandisse loin de tous afin de ne causer aucun mal. Cette femme, je la garderai pour moi."

Il la garde, elle grandit. C'est très lent. C'est une goutte d'eau après l'autre. Puis d'un coup c'est une femme.

Conchobar avance un pion sans trop savoir où. Il ne voit même pas que Cathbad se penche par-dessus son épaule pour corriger son jeu.

Ce qu'il voit sur le damier trouble devant lui, c'est Deirdriu à l'orée du bois. Elle danse toujours d'un pied sur l'autre. Mais plus lentement. Quant à lui, la révélation de sa beauté qui vient d'éclore lui coupe, un instant, le souffle, et lui perce le coeur.

 

*

 

C'est cette douleur qui le ramène à lui, ici, face aux visages amis qui le fixent, muets et graves. Il se lève brusquement, le damier se renverse, les guerriers pâlissent. Il ordonne, comme après mûre réflexion : "Qu'on cherche les trois fils d'Uisliu." Mais là encore, il ne sait d'où lui vient l'idée. Il sait seulement cette souffrance insupportable qui le taraude comme la blessure d'une lame en plein flanc : l'absence. Et sa main tendue refermée sur le vide.

Puis il traverse la salle en homme ivre, cogne de l'épaule au passage le grand paravent de cuivre aux barres d'argent qui tombe une seconde fois de la journée dans un tintement métallique, faisant trembler la frise d'oiseaux d'or dont les yeux de gemme lancent des éclats de lumière .


à suivre...


 

 

 

Extrait 2

Rêve de Mebd

 

 

 

TORIL

 

Ce soir-là, dans la province du Connacht, la reine Medb est allongée sur sa royale couche. Aillil lui fait vis-à-vis, soulagé de voir sa compagne de si belle et expansive humeur. Entre deux vigoureuses étreintes, le teint bien rose et l'oeil vif, elle se lance, volubile, dans un long monologue.

"Il ne me manque rien, muse-t-elle : ni la naissance, ni la beauté, ni la puissance." Elle a à son côté un homme digne d'elle. "Aillil, mon très cher, je m'étais promis de demander en cadeau de noces la chose la plus difficile à trouver sur cette terre d'Irlande : un homme dénué de brutalité, de jalousie et de peur. Je l'ai!" En verve, elle ne s'arrête pas là : "Je suis généreuse, tu l'es tout autant, nous sommes à égalité, il n'y a pas d'offense, ni pour l'un ni pour l'autre. Nous avons en partage l'audace... et l'absence de jalousie... C'est heureux, n'est-ce pas, puisque je n'ai jamais d'homme sans qu'un autre attende dans son ombre!"

Ainsi provoqué, Aillil reste impassible, joue avec le bout des longs cheveux soyeux, laisse ses doigts errer ça et là sur la beauté qui n'en frissonne guère et se passionne au contraire de plus en plus par son exposé... A tel point qu'elle se dresse sur son séant - la main d'Aillil est écartée d'un geste impatient - et s'exclame qu'avec la magnifique dot qu'elle lui a apportée, c'est encore lui qui lui est redevable! Rapide et puissante comme un grand serpent, la voici d'un coup à califourchon sur l'homme couché : "En fait, rit-elle, tu m'épouses et tu reçois bonne vêture pour douze hommes, un char qui vaut trois fois sept serves, une plaque d'or rouge aussi large que ton visage, et le poids de ton bras gauche en or fin. Tu es un homme entretenu, voilà tout!" Des deux mains pressant ses épaules, elle l'immobilise un moment mais c'en est trop pour le placide Aillil qui se redresse, piqué : "Qu'est-ce que tu racontes! Personne ne possède plus de biens que moi et tu le sais bien!"

Medb ne l'entend pas de cette oreille et une bonne joute oratoire n'est pas faite pour lui déplaire. Et les voilà qui passent en revue leurs mutuelles richesses, depuis les plus modestes jusqu'aux plus nobles : et de compter leurs seaux, baquets, pots, cruches et chaudrons ; de sortir leurs bagues, bracelets, torques, fibules et autres parures d'or ou d'argent, émaillées, incrustées d'ivoire, d'ambre et de pierres précieuses ; de faire dérouler leurs étoffes pourpres, mauves, bleues, noires, vertes, jaunes et leurs étoles chamarrées et leurs draperies à carreaux, à rayures, à ramages et leurs tissages du plus beau gris, du brun le plus profond. On pèse, on compare, les trésors de l'un valent ceux de l'autre. On n'en reste pas là. Il faut rassembler les troupeaux, des prairies proches au plus loin de l'horizon, et l'aube se lève sur un affairement de serviteurs dressant l'inventaire de la fortune des deux souverains.

Au crépuscule du jour suivant, tout est clair : Medb possède autant de moutons, chevaux, cochons qu'Aillil. Il n'y a pas jusqu'à son ours enchaîné qui n'ait son pendant dans l'enclos d'Aillil. Alors, à l'heure de minuit, Medb à nouveau s'allonge auprès de son époux royal et semble enfin rassérénée. Quand soudain elle bondit comme une démone échevelée : "Aillil! Finnbennach... le taureau aux blanches cornes... Rappelle-toi... Il a quitté mon troupeau pour rejoindre le tien... Il refusait d'appartenir à une femme et je ne l'ai jamais remplacé! Je... Je n'ai pas... ce n'est pas possible, je ne pourrai vivre un instant de plus sans... Je n'aurai de cesse... de repos... de répit... Comment vivre dans l'honneur si tu possèdes plus que moi... Jamais... Jamais..."

Aillil a raison de craindre le pire, alors qu'il suit des yeux, alangui mais inquiet, la haute silhouette de Medb magnifiquement nue et dorée dans la lumière du flambeau, arpentant la pièce sans souci du froid tant est grande son agitation et intense sa réflexion.

Medb a toujours été rapide. Le temps qu'Aillil lui jette un manteau sur les épaules, son plan est arrêté : "Dunn Cuailnge le brun, le taureau d'Ulster. Celui qui appartient à Daire mac Fiachna. Il me le faut."

Et tandis qu'elle caresse son écureuil favori venu se nicher dans son cou, c'est un sourire de louve déjà repue qui naît sur sa belle longue bouche. "Je l'aurai..." murmure-t-elle avant de se couler dans les bras d'Aillil.

 

*

 

Le fameux Dunn, joyau d'entre les joyaux... Medb en rêve jour et nuit, concocte proposition sur proposition, séduction sur séduction pour que l'Ulster lui cède le splendide animal. Mais rien n'y fait. On finit toujours par le lui refuser.

Qu'à cela ne tienne. Medb ira le prendre de force. Une guerre ne lui fait pas peur. D'ailleurs, rien ne l'effraie. Alors, l'objet de toutes ses convoitises en mirage à l'horizon, Medb rassemble ses armées et ses alliés et joint à ses forces les exilés de Fergus. C'est clair et simple. Ce sera la guerre contre l'Ulster. Il faut ce qu'il faut. Medb n'y pense pas deux fois. Un animal aux cornes fabuleuses, aux pouvoirs mythiques danse devant le ciel de ses yeux. De ses naseaux s'échappe une tempête. Ses sabots creusent des vallées, renversent des montagnes. Son galop fait trembler la terre jusqu'en son centre, là où réside le side, l'Autre Monde. Medb rêve. Elle flattera le col de la bête prestigieuse de cette main que voilà. Il pliera le genou devant elle. Ils finissent tous par plier.

 


à suivre...