Le Journal de Mathilde (extrait 1) Avril Je suis Mathilde. J'habite la maison de Magritte, celle éclairée du dedans, celle qui arrête le promeneur du soir parce que quelque chose d'étrange, sûrement, s'y passe, ou va s'y passer... Dans un instant, j'apparais sur le perron. La lumière me projette, l'ombre cache mon visage. Je suis prise entre leurs feux. Je n'ai plus d'âge. Les doigts de ma main droite pianotent dans le vide, frôlent parfois le tissu de ma robe. Ce serait l'été. * Nous vivions ensemble. Aujourd'hui Luiza est repartie pour Paris. Je reviens de la gare. J'ai toujours su quand les gens partaient pour de bon. On fait semblant : au revoir, à bientôt, oui c'est ça, appelle-moi... J'écris à présent. Il faut savoir se tenir. - Je l'effraie, ma camarade. Il paraît que je marche en dormant, que je pousse la porte en fantôme blanc. Je la regarde. Je tire sur son drap. Sinistre tableau, dans mon pyjama flottant. Et pourtant comment faire sans toi, sans ton oeil trop fardé d'ex-belle. Je t'aime depuis l'aube des temps, quand tu ressemblais à une gazelle trop haute sur pattes, un brin gauche, et si docile et douce qu'on te passait de main en main, de bouche en bouche, comme un plateau de friandises enrubanné de tulle rose. Comment faire. * "I will show you fear in a handful of dust..." (Quand on est tout au bord du poème comme penché au bord du vide, l'ordinaire de l'intelligence n'est pas d'un grand recours. Pourtant il y a là quelque chose qui directement vous concerne et les mots remuent le couteau dans la plaie, tournent et retournent, encerclent, penchent au bord du vide.) Je vous montrerai la peur dans une poignée de poussière. La vérité vraie : c'est peu de dire que je suis vieille. Impossible de sortir indemne de ce traquenard. * Je ne passe pas toutes mes heures nocturnes à hanter la bastide en ectoplasme somnambule. Souvent, digne hulotte, je me perche sur ma branche, j'assiste à la nuit, en état de saine et franche insomnie. Je m'exhorte au calme. Une urgence, une impatience de voyageuse en instance de départ m'habitent pourtant moi aussi, Luiza! En remède, la projection privée des réminiscences qui si souvent me ramènent à Paris, cet été de 1930, je ne sais pourquoi, une fraîcheur sans égale peut-être, nous courons toutes les deux, chaussures aux mains, pieds nus sur le lisse et le tiède du bitume ruisselant, nous courons sous l'orage, rires, la bourrasque sur le pont, la robe ruisselante, la capeline envolée, au loin, son ruban jaune d'or sur le gris de la Seine, nos bras nus, coude à coude, sur le parapet, sous la pluie. Je ne m'en lasse pas. Et puis de nouveau : exaspérante, la nuit fait du sur-place, me cloue, m'appuie des deux mains aux épaules, me tasse. - Disons ce serait l'été. J'habiterais la maison de Magritte. Je ferais quelques pas dans le jardin. Je me pencherais sur les fleurs cachées, leur museau frais, leurs étamines poudrées. Le portail serait grand ouvert. Un chien heureux se jetterait dans mes jambes, précéderait de peu la haute silhouette de son maître. * Je note ces bribes au jour le jour. Aux jours qui passent. Qui glissent. Plumes et l'oiseau du temps. J'arpente. Je fais le tour. Avec le départ de Luiza, c'est irréparable, le désert ne fait plus aucun doute. Tout me le confirme. La maison immense, le jardin, les couloirs, les allées vides. Je monte au grenier. Comme si je n'avais rien emmagasiné. Ni coffres, ni vieux journaux, ni poupées abandonnées. Pratiquement rien. Un grand bel espace bien charpenté. Les araignées s'affairent. J'ai l'air en visite. J'en suis étrangement satisfaite. Tout est donc prêt. Je m'assieds un moment. La lumière chaude du dehors se couche à mes pieds. Je me penche, caresse de la main. Puis je descends. Vaste escalier. Hall du rez-de-chaussée. Le portillon de la cave. J'hésite. Non, je sors dans le jardin. Gravier, petits galets gris, blancs, beiges, crissant sous ma sandale. Voici la chatte des lieux : Malaimée endormie sous le romarin, Malaimée épiant les oiseaux, tapie, naine-tigresse et son regard bleu de fumée. Bigle. Elle m'ignore. Je passe. Tout ce temps, des petits coups pointus m'accompagnent, cognés à rythme régulier sur le toit du voisin (...) Trois jours que Malaimée n'a pas reparu. Ma chatte, que t'est-il donc arrivé? Petit vent de panique et l'accablante fatigue. En antidote, il nous faut une musique ce-serait-l'été. Ne prenons pas de risques : droit au maître des sérénités, il vient sans pompes, sans fard, Bach en disque de bakélite. - Je me dis. Est-ce que les disques, en ces années quatre-vingts, sont véritablement en bakélite? Qu'importe. Je ferme les yeux, je fais entrer Bach dans le salon, la perruque à la main. Cette manière bonhomme qu'il a de tourner le dos et de soulever ses basques pour s'installer sur le tabouret. Bakélite. Sonate bakélite. Premières mesures en baume pour ce qui se fêle et se brise. Pour venir à bout d'une poignée de cendres. Te absolvo, mon âme, détachée, vive à nouveau et nette comme note. Un doigt est sur ma bouche. Un autre dessine sur le clavier un florilège de sons purs. Loin de tout oeil indiscret, je pleure ce rien d'humide en signe de bonheur et de gratitude à fonds perdu. - Inévitable, pourtant, ce moment où l'aiguille vient heurter le vide du disque, la fenêtre claquer contre la boiserie. Malaimée introuvable. Ce silence où seul le coeur bat, interminablement - pardon, terminablement. Pour preuve, ces trébuchements contre d'invisibles pavés sur l'invisible chaussée. * Il n'y a décidément plus grand chose à dire. Le mistral souffle depuis une semaine. J'ai froid. J'ai mal partout. C'est mon anniversaire ce matin. 1905-1984. Sonnez hautbois. * Rêvé de ma mère la nuit dernière. Voici encore la maison de Magritte. Je suis au jardin. Elle apparaît sur le perron. Je ne vois pas son visage mais elle me parle, dit quelque chose comme : "Calendrecru vient seulement de me dire que vous m'aviez tous deux surnommée "Doucement". Je me demande vraiment pourquoi..." Sa voix. A cet instant précis, assise à ma table, et les livres autour de moi, j'entends distinctement la voix de Doucement et je sens le rugueux, le chaud de la grande main de Calendrecru entourant la mienne, petite. Ce sont des choses, peut-être, que je ne devrais pas garder pour moi. Les emporter dans ma tombe, comme on dit. Oui. Le passage de Calendrecru. Noter les traces du passage de Calendrecru. Laisser cela derrière soi, au moins. Pour Billie. Pour qui voudra. Pour l'amour, en somme. |