Galanga


Indiana eut seize ans en l'an de grâce 1206. La chose passa pratiquement inaperçue : cette année-là, sa soeur Sotine épousa le fils d'un gros négociant de Montpellier. Ce ne fut pas une mince affaire et la famille s'agita toute l'année comme une basse-cour visitée par un paon, ce qui ne lassa pas d'exaspérer notre Indiana qui trouvait le prétendant et ses parents uniformément gras du menton et courts autant de pattes que d'idées. Voilà qui était réglé. Quand on partit en procession pour célébrer la noce sous le soleil de juin, elle en baillait d'avance.

 

Elle avait tort. Ce jour-là, sa vie changea.

*

 

"Galanga, gingembre, cubèbe, zédoaire...", chantonnait-elle tout bas, pelotonnée dans l'ombre chaude de la grande cheminée. C'était l'hiver à présent et les images de l'été dernier dansaient devant ses yeux, naissaient et se fondaient dans la braise rougeoyante et complice. Des images, des odeurs, des échos de voix, de vent...

Quand tous étaient endormis, elle se relevait chaque nuit comme pour un rendez-vous, se nichait dans l'âtre, enserrait ses genoux de ses bras. Le vieux chien ouvrait un oeil puis le refermait, placide. C'est toi. C'est bien. Le plus jeune s'ébrouait, venait poser son museau frais et humide sur sa main. C'est toi. C'est bien.

Indiana pensait. Elle pensait à un homme bien particulier, son homme à coup sûr, c'était lui, c'était une certitude. On l'aura compris, il fallait compter avec Indiana. Elle avait de la suite dans les idées. Elle veillait. Elle attendait. Elle était forte comme une étoile, posée là à briller sur tout ce qui dormait, à contempler le feu comme elle lui avait souri, comme elle avait jeté la graine de son sourire au secret de ce coeur qui passait par hasard.

 

Toutes les femmes sont des sorcières, c'est bien connu.

 

 

Mauro venait de Venise. Elle l'avait entendu avant que de le voir. Et l'avait respiré avant même de l'entendre décliner le nom des herbes et des épices dont il faisait commerce.

"...Galanga, gingembre, cubèbe, zédoaire..." disait une voix chantante et tendre. Le soleil de juin frappait le toit de l'entrepôt avec une belle ardeur et l'air chaud se chargeait de parfums mêlés qu'elle n'avait jamais rencontrés. Pourtant elle s'y connaissait en herbes. Mais là dans ce vaste hangar au coeur de la grande ville de Montpellier, s'entassaient dans de grosses balles mystérieuses des plantes inconnues venus de pays lointains. Son enchantement la prit par surprise. Elle n'en eût pas ressenti de

plus grand en un palais royal. Elle marchait avec précaution sur la terre battue du sol, une poussière dorée s'élevait dans les rais de lumière, elle humait l'air, un homme caché par les silhouettes du petit groupe qui l'entourait continuait d'égrener sa litanie : "... macis, brésil, girofle, cannelle..."

Enfin, elle le vit.

Il lui sembla qu'il était couleur d'ambre et de miel, tout l'ensemble, depuis le regard doré, la fine moustache claire, depuis les boucles de ses cheveux jusqu'au velours de son costume. Il l'aperçut peut-être, petite, en retrait, fixant sur lui ses yeux noirs aux grands cils fournis comme des étamines d'anémone. Peut-être. Il n'en laissa rien paraître.

Elle n'en avait cure. A le voir là, elle eut une grande vague de joie. Bien au creux de soi, et n'en laissa rien paraître.

 

*

 

Bénie soit la belle Sotine!

Grâce à elle, le père se remettait enfin d'avoir perdu son fils aîné aux ermites de Saint Michel de Lodève et se consolait d'avoir laissé filer aux cisterciennes sa cadette favorite entichée de "la rosée du Saint Esprit qui ne se hâte pas mais donne tout à profusion".

Dieu était bien bon de l'honorer ainsi, mais Raimond était simple tailleur de pierres à Usclas du Bosc et aspirait à de plus modestes bénédictions. Il lui restait trois enfants : Etienne, Sotine et Indiana. Contre toute attente, Etienne, cette graine de vagabond, fut embauché comme voiturier par le fils Bodon. Il fit des merveilles à la tête des chargements qu'il menait à Paris en vingt-deux jours, pas un de plus, et toutes les marchandises intactes.

Bref, un homme sensé comme le fils Bodon, voyant le frère, vit la soeur : et là, il ne pouvait que saisir l'occasion. Sotine, belle plante, dotée d'une nature placide, était une femme de tout premier choix.

Et l'après-midi d'un beau jour de juin, juste avant la messe de mariage, voilà qu'il se retrouvait avec toute sa famille au beau milieu d'un groupe de négociants de Montpellier, à visiter les fameux entrepôts Bodon et fils. Ce n'était pas si mal pour le tailleur de pierres d'un modeste village...

 

*

 

La messe fut grandiose, le banquet émaillé de danses, musiques et jongleries. Indiana observait son Mauro de loin, comme il parlait, ses mains vives, les dames au long cou penchées vers lui, ses rires avec Etienne, ses silences dans le bruit qui montait.

Comme la nuit avançait, elle s'en fut faire quelques pas. Derrière la maison, le grand entrepôt se tenait. Elle en poussa le portillon. A l'intérieur, tout était calme, vaste et frais à présent. Les odeurs étaient plus légères, plus subtiles. Il n'y avait personne. Quel repos. Un ballot lui fit un matelas crissant de feuilles sèches et odorantes. Elle fermait les yeux quand quelqu'un poussa à son tour la porte et marcha lentement.

Il la vit au dernier moment, chuchota dans le silence : "Indiana?" C'était une si belle façon de dire un prénom, très doucement, en s'interrogeant, en s'étonnant un peu.

Ils se promenèrent, ensemble, dans les allées. Pour elle, il entrouvrait parfois une balle, une senteur s'élevait qu'elle respirait comme une fleur. Puis il plongeait la main, versait dans les deux paumes tendues d'Indiana les poudres des grains poivrés du cubèbe, le rouge brésil, le macis de la noix muscade, le curcuma jaune du zédoaire et le galanga venus des Indes et où donc se trouvaient les Indes, demandait-elle, curieuse de tout, de tout voir, savoir, sentir, toucher?

Les Indes se trouvaient dans un baiser. Enfin, elles se trouvaient dans ce baiser-là.

Ce n'était pas n'importe quoi.

 

*

 

C'est à cela qu'elle pensait, ces longs mois, de retour à Usclas. Elle avait recueilli chaque pincée d'épices et d'herbes au creux de son fichu et à toute heure du jour, bien au fond de sa poche, un petit sachet contenant les fragrances du monde répondait à la caresse de ses doigts.

Viendrait-il?

Il viendrait lui affirmait le feu.

Elle y crut longtemps, ferme comme une fille de tailleur de pierres.

Noël passa sans signe de lui.

En février, Etienne rapporta des rumeurs de naufrage. Mauro voyageait à bord d'un navire génois dont on restait sans nouvelle.

Indiana fut prise d'angoisse. Elle monta au petit bois au-dessus du village, fit un feu et d'amour, offrit aux belles flammes le contenu du sachet pour qu'il fût protégé : elles s'élevèrent très haut et l'air fut un long moment embaumé. Puis tout disparut.

Il plut beaucoup. Il fit froid. Il fit de la neige. Figé le monde, silencieux les oiseaux. Eteintes les couleurs, les odeurs.

 

*

 

Une nuit mouillée de mars, il y aura un miracle.

Mauro passera le seuil de la maison, secouant la pluie de ses cheveux, son rire mêlé à celui d'Etienne.

Il la cherchera des yeux tout de suite dans l'ombre de la pièce et prononcera le nom d'Indiana comme une formule magique.

Puis il la gardera précieusement toute la soirée au chaud de son regard, au doré de la lueur des chandelles.

Elle aura toujours ses cils d'anémone et il semblera tout entier de couleur miel.

Il l'emmènera très simplement, très vite.

Ils auront un trésor, une route cachée pour atteindre les Indes, un raccourci du coeur, infaillible, et chaque matin, en offrande, brûleront dans une cassolette une pincée de galanga, un soupçon de macis, de la poudre de cubèbe...


 

 

***