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Un homme marchait en longeant les bois, très vite, ouvrant son passage à grands coups de bâton. Le fouet cinglant des branches ne lui faisait pas plus d'effet que s'il eût été cerf ou sanglier. Sur une épaule, il portait une lourde charge dans une besace de peau. De l'autre côté, en bandoulière, un grand arc. Trapu, brun de peau, de poil. Torse, jambes, bras noués de muscles. Et front baissé, concentré, tout à l'effort. Il venait de la mer et marchait depuis des jours et des jours, vers le nord, comme s'il savait où il allait, comme s'il n'y avait pas une minute à perdre.
*
Cela se passait il y a plus de sept mille ans, sous le même soleil qu'aujourd'hui, en un semblable jour d'automne. La lumière avait perdu sa brutalité estivale, dorait l'éventail de la plaine qui s'ouvrait jusqu'à la mer invisible tandis que d'est en ouest la fourrure veloutée des reliefs s'étendait sans fin. Pas de routes bien sûr, de champs, de cultures, pas de villages égaillés aux flancs des coteaux, au creux des vallées. Rien que la brise survolant des prairies vierges où galopaient des chevaux sauvages, et des forêts denses où le gibier abondait.
Et cet homme dont un rapace, haut dans le ciel, suivait l'avancée.
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La nuit venue, il fit halte, mangea. Puis sans s'attarder davantage, repartit sous la lune vaste, dans le vent qui soufflait régulièrement du nord. On y voyait presque comme en plein jour, il marcherait encore un bon moment. Il marcherait, et dans tous les bruits de la nuit - frisson de l'herbe contre ses jambes, cri déchirant du rongeur sous les griffes du lynx, envol d'ailes, branches cassées, hululement lointain des loups, trépidation légère des sabots des chevreuils - dans tous les bruits et jusque dans le calme des buffles immobiles, et jusque dans le murmure deviné des sources sous les pierres, il entendrait la stridulation des étoiles et l'appel de sa mère en train de mourir. Le feu le lui avait assuré : elle vivait encore, elle l'attendait.
*
Sila n'était pas n'importe qui. Nul n'aurait pu deviner, à la voir, trop petite pour atteindre les meilleures poires sauvages sur les branches hautes, toujours plus alourdie par le temps, les naissances, et lente, et gauche pour modeler les poteries, et sans force pour travailler la terre! Mais qu'un animal furieux ait cruellement ouvert le flanc d'un chasseur, qu'un chagrin inconnu ait obscurci l'esprit d'un proche, que la peur soit venue hanter les nuits d'un enfant, que la fièvre ait brûlé la peau du bien portant, elle arrivait aussitôt. Elle était reine à leur chevet, connaissait le secret des maux du corps et de l'esprit et si elle ne pouvait guérir toutes les plaies, elle savait toujours apaiser. On l'appelait la « femme secrète ». On la traitait avec un grand respect qui la plongeait toujours dans d'étranges accès de rire. C'est en riant ainsi qu'elle nomma son fils favori « Hoï ! ». Il lui ressemblait comme deux gouttes d'eau et il montra bientôt un pouvoir très spécial dont elle-même s'étonnait : le feu lui parlait. Tout enfant, le feu lui disait où se cachait le gibier et quand la neige tomberait. Il lui confiait où gisait le chasseur blessé, d'où viendrait l'attaque des tribus ennemies, où se trouvaient les buissons chargés de baies rares. Et lorsque la tribu se réfugiait pour l'hiver dans les grottes de la falaise, Hoï voyait dans les braises les hommes du grand Autrefois qui s'étaient abrités là bien avant eux, aux temps de ciel de glace, et certains soirs des silhouettes d'animaux disparus s'animaient devant ses yeux, féroces comme la panthère et le lion et l'ours, énormes comme le rhinocéros ou le cheval géant ou le mammouth. Dans le dense silence de la pierre, tous écoutaient, fascinés, sa voix claire de garçon. Elle s'élevait comme une musique et comme les flammes dont la mouvante lueur révélait par instants la paroi de la voûte noire, frémissante, tapissée d'un manteau duveteux de chauve-souris.
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Il y eut une grande tristesse le jour où, parvenu à l'âge d'homme, Hoï décida de quitter les premiers monts qui ondulent au-dessus de la plaine pour découvrir ce qui se trouvait sous le soleil du milieu du jour et brillait au loin comme une ligne d'argent. Il parvint jusqu'à la grande étendue d'eau salée et longtemps il vécut sur ses rives, comme si ses yeux jamais ne pouvaient se rassasier de contempler l'arc lisse de l'horizon et la pulsation incessante des vagues. Mais quand, un soir, le feu dans le sable lui montra la forme étendue d'une femme dont la vie s'éteignait, quand il entendit sa voix le supplier de revenir, il ne réfléchit pas, n'attendit pas une minute de plus. Il empoigna son sac et s'en fut, avec le même élan qui l'avait poussé autrefois à quitter sa terre et sa tribu.
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De nouveau, les pierres tranchantes des pistes de sa jeunesse roulaient sous ses pieds, les genèvriers rudes et familiers griffaient le cuir de sa tunique, les arbousiers croûlaient sous l'abondance phosporescente des baies. Il montait, tranpirant sous le soleil, sans quitter le sol des yeux pour ne pas trébucher sur la caillasse. Il s'arrêta pour s'essuyer le front, leva la tête et vit un filet de fumée juste au pied de la falaise. La joie qui l'envahit effaça toute sa fatigue et il trouva tout de suite le passage dans l'enchevêtrement de buissons et de taillis qui le séparait du petit bois de chêne verts. Au-delà, son coeur battait plus vite à cette pensée, la paroi de la roche se fendait sur toute sa hauteur et offrait un abri naturel protégé des vents et tourné vers le soleil : c'est là que souvent les siens se rassemblaient quand l'hiver s'annonçait. Et ils étaient tous là - sauf Sila.
* Il se remit en marche aux premières lueurs de l'aube.Elle était partie.Pour mourir, il faut le faire seule.Elle le répétait toujours.Elle avait disparu deux nuits plus tôt. Au "saut-du-loup".C'est là qu'elle devait se trouver. Il en était sûr. Un homme comme Hoï, on ne discute pas.
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Hoï arriva au tomber du même jour. Sur l'arrondi d'une colline, au milieu du bois, une clairière naturelle filtrait le rougeoiement du couchant qui teintait la végétation d'un rose de jacinthe. Au centre, au pied d'un petit rocher, une forme accroupie. C'était elle, assise sur le sol contre la pierre comme pour donner naissance. Hoï allait s'élancer mais son coeur pesa soudain d'un poids de glace dans sa poitrine. "Sila ?" Sila ne bougeait pas, ne répondait pas. Sila inerte, yeux ouverts, perles opaques, et sa peau qui ressemblait au cuir craquelé des parures usées Elle était morte. Les bêtes ne l'avaient pas encore touchée. Son corps avait glissé légèrement sur le côté. Quand Hoï tendit la main et la toucha, elle tomba tout à fait, entraînant dans sa chute la sagaie dressée à côté d'elle.
*
Hoï pleura, la tête dans les bras. Il ne vit pas que la nuit tombait. Le froid le tira de son chagrin, le vent calmé par le crépuscule se levait à nouveau, lui glaçait l'échine. Quand il releva le front, la première chose qu'il vit fut la lune, moins ronde que les nuits précédentes mais très brillante encore. A quelques pas du cadavre couché sur le côté, un rayon de lumière bleue tombait sur un petit cercle de pierres : un feu que l'on n'avait pas eu le loisir d'allumer attendait, toutes branches réunies. Il fit les gestes, frotta la pierre et le bois, l'étincelle jaillit, le bois s'embrasa. Il s'était enroulé dans une couverture de fourrure et se tenait très près, les yeux mi-clos, réfugié dans cette chaleur et dans le parfum sucré du genévrier qui brûlait. Un crépitement, il crut soudain entendre une sorte de rire... Alerté, il fixa les braises et ce fut immédiat : dans une sensation de grand souffle, les formes du passé, du présent, du futur explosèrent en bouquets, en immenses traînes de couleurs mouvantes d'où Sila apparut. Son sourire réchauffa le coeur de Hoï comme nul feu n'aurait pu le faire et bien qu'elle semblât hors d'atteinte, il l'entendit comme si elle chuchotait à son oreille. "Hoï, mon voyageur, nous as-tu rapporté des merveilles? Ecoute bien. J'ai presque épuisé ma réserve de mots. Il faut établir le monde. Tu trouveras au sud une colline bien exposée avec une source qui affleure et une source cachée. Au pied de ses pentes coule une rivière invisible sous les arbres. Le feu te montrera, exactement, l'endroit que j'ai découvert pour vous tous. Que les nôtres s'y installent à la belle saison. Qu'ils sèment et plantent et cueillents les fruits sauvages et chassent dans les bois alentour. S'ils le désirent, s'ils accueillent toujours le voyageur comme l'un des leurs, alors je veillerai sur eux et sur les générations à venir. Dis-leur." Elle eut un geste léger de la main avant de disparaître, avant qu'un nuage noir couvre la clarté de la lune. Au même moment une violente bourrasque projetait braises et flammes autour de Hoï, arrachant presque la fourrure qu'il serrait sur ses épaules. Aussitôt le vent s'enfla comme une voile rageuse qui vint flageller son visage. Feuilles mortes, branchettes, poussière s'élevaient en spirales. Comme attaqué de toutes parts, Hoï se releva, titubant, aveuglé, stupéfait de voir avec quelle rapidité le feu se propageait aux arbres les plus proches, les transformant en torches qui s'allumaient l'une après l'autre dans la nuit. Un arbre tomba, dont le faîte s'écrasa à ses pieds. Il se retourna, le brasier traçait une ligne derrière lui qui menaçait de l'encercler. Il franchit le mur de fumée comme un cerf affolé et ne retrouva d'air frais que sur la hauteur. Il vit alors un serpent de feu dévaler le long de la pente puis se rassembler en contrebas pour former un grand berceau de flammes qui brûla toute la nuit.
*
Au petit matin, Hoï trouva la source vive et la source cachée. Il entendit l'écho de la rivière. Et à la belle saison, il fit comme Sila le dit et établit la tribu sur les lieux de l'incendie. Comme il aimait aussi ce qui venait d'ailleurs, il fit venir une femme de la mer et la fit sienne. Elle intrigua les bonnes gens avec ses impressions de coquillage dont elle ornait les jarres de terre mais on finit par lui passer ses extravagances et lui faire bon visage. Tout cela, bien sûr, se passait sur les lieux même où se trouve aujourd'hui le village d'"Usclas du bosc", dont le nom évoque en occitan quelque incendie, quelque clairière dans la forêt. Quant à l'hospitalité légendaire de ses habitants, elle est à l'évidence le fruit d'une très antique tradition sur laquelle Sila veille depuis la nuit des temps. - Nous lui en savons gré, ainsi qu'à Hoï et toute sa descendance.
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